11 novembre 2003, Kiev. Imaginez un joaillier dont les mains créent des pièces exquises dignes des enchères londoniennes, mais qui vit dans un atelier au toit qui fuit et se rend au travail sur une route défoncée. Une image grotesque ? Peut-être. Mais c’est une métaphore presque parfaite pour l’actualité d’aujourd’hui issue du monde des matières premières et de la transformation ukrainienne.
D’un côté, un succès brillant, fièrement annoncé par les officiels lors de la conférence de presse d’hier. De l’autre, un calcul sobre, presque cynique, qui remet en cause le sens de tout grand projet stratégique. Un paradoxe digne de la plume d’Ilf et Petrov, illustrant vivement notre dilemme éternel : nous savons tailler avec virtuosité ce que nous n’avons pas, mais avons du mal à décider ce qu’il est plus rentable d’extraire de sous nos pieds. Alors que nous débattons des perspectives d’extraction de nos propres diamants et or, les usines de Kiev et Vinnytsia transforment silencieusement des matières premières importées en 7 % de tous les petits diamants du monde. Ce chiffre, annoncé par le directeur du Centre gemmologique d’État, Volodymyr Indutnyi, donne à réfléchir : sommes-nous des acteurs mondiaux dans le commerce du diamant ou simplement des sous-traitants habiles à la fête de la vie des autres ?
Pour les investisseurs français et européens, le cas ukrainien illustre le choix constant entre la spécialisation dans une niche à haute valeur ajoutée (la taille) et le développement de projets d’infrastructure à retour rapide. La clé, comme souvent dans les économies émergentes, réside dans l’équilibre et la clarté du cadre légal.
La taille de diamants : notre championnat caché
La situation des diamants rappelle l’histoire de deux usines (à Kiev et Vinnytsia) qui se sont trouvées au bon endroit au bon moment. L’adhésion au « Processus de Kimberley » (en gros, « l’OPEP du diamant » luttant contre les pierres de sang) leur a ouvert les portes du marché mondial. Et elles ont percé : des clients d’Israël, de Belgique, de Russie – ce n’est pas rien. Le bénéfice annuel est d’environ 35 millions de dollars (environ 40,2 millions d’euros*). Mais, comme Indutnyi l’a immédiatement stupéfié tout le monde, le potentiel est de « plusieurs centaines de millions de dollars ».
La seule chose qui empêche sa réalisation est un fait simple : nous n’avons pas de matières premières. Nous sommes des joailliers dépendants des approvisionnements en diamants bruts de l’étranger. Et tant que les Chinois, avant d’adhérer à l’OMC (ce qui n’est arrivé que l’année dernière), pratiquaient le dumping, nos usines ont eu extrêmement de difficultés. Maintenant, une fenêtre d’opportunité s’est entrouverte. La question est : aurons-nous la persévérance et l’intelligence de l’utiliser, ou allons-nous à nouveau rater notre chance ?
Or et diamants contre gravier et pragmatisme
Qu’en est-il de nos ressources minérales ? Ici, le tableau esquissé lors de cette même conférence de presse est encore plus… disons, terre-à-terre. Littéralement. Le chef du département concerné au ministère des Finances, Viktor Vydolob, dit honnêtement :
Pour commencer à exploiter au moins un des cinq gisements d’or explorés, il faut un minimum de 200 millions de dollars (environ 229,8 millions d’euros*). L’État n’a pas ce genre d’argent. Il faut des investisseurs et, point critique, des lois claires.
Et c’est là qu’intervient le principal paradoxe du jour. Le même Volodymyr Indutnyi, qui vante les usines de diamants, pose une question rhétorique : n’est-il pas plus rentable d’extraire du gravier ? Sa logique est aussi solide que le godet d’une pelleteuse :
« Nous investissons 10 millions de dollars dans le gravier, achetons 2 usines. Ainsi, nous rejoignons immédiatement plusieurs consortiums européens de construction routière, nous créons des emplois. Nous atteignons 50 à 60 % d’efficacité économique en 2-3 ans… Les diamants, ce sont des volumes de transformation gigantesques, des investissements colossaux qui porteront leurs fruits dans 20 à 30 ans. »
Et, à vrai dire, il est difficile de le contredire. Surtout quand on se rappelle l’état de nos routes. Ce n’est pas une métaphore, mais un cas d’entreprise concret : retour rapide sur investissement contre projet stratégique pour les générations futures.
L’éclat de l’avenir ou un sol ferme sous les pieds ?
Alors, où est notre avantage ? Dans la poursuite de l’éclat à long terme des diamants et de l’or, ou dans le gravier pragmatique qui apportera argent et infrastructure ici et maintenant ?

Mon humble avis en tant que personne étudiant les affaires suggère que nous avons besoin des deux stratégies. Mais avec intelligence.
- La taille de diamants est une activité à haute valeur ajoutée déjà en place. Il ne faut pas seulement la soutenir, mais la développer de manière agressive : attirer des investissements dans ces mêmes usines, former plus de gemmologues et de tailleurs, construire la marque « taille ukrainienne ». C’est notre chance de nous ancrer définitivement dans la chaîne de valeur, même sans notre propre mine.
- Le gravier et les ressources sont la base. Argent rapide, emplois, développement des industries connexes et, ce qui est important, notre propre indépendance en matière de construction. Ignorer cela, c’est un suicide économique.
- L’or et les diamants (l’extraction) sont l’objectif mondial. Mais pour cela, il ne faut pas seulement un tas d’argent, mais avant tout — des règles du jeu stables et transparentes. Tant qu’elles n’existent pas, le grand investisseur international ne viendra pas. Et nous continuerons à rêver de trésors enfouis dans le sol.
La conclusion de la journée est simple : nous sommes déjà entrés dans le club d’élite du diamant en tant que meilleurs régleurs de machines. Il est temps d’y devenir non seulement des artisans, mais des propriétaires à part entière. Et pour cela, il faut commencer par le plus simple — mettre de l’ordre dans notre propre maison. Au moins avec l’aide de ce même gravier. Sinon, nous choisirons éternellement entre le rêve inaccessible de l’Eldorado et la colombe dans la main, oubliant que l’on peut élever toute une volée.
* Taux de change au 11.11.2003 : 1 USD = 0,8703 EUR. Calculs basés sur le taux de la Banque nationale d’Ukraine : 1 USD = 5,3320 UAH. Les calculs sont à titre illustratif et conditionnel. Ces informations ne constituent pas un conseil financier.
